Délimiter le champ d’expression

Où s’exprime le culturisme ? Dans les salles de sport pour ce qui touche à l’entraînement et sur les podiums pour ce qui a trait aux compétitions. Ceci détermine non seulement un espace social mais aussi un espace médiatique.

En fait, on ne peut progresser dans la connaissance du culturisme sans s’attacher à ces deux  espaces d’expression.

Les salles de sport

L’espace social des culturistes est celui des salles de sport, devenues incontournables en raison de la technicité des appareils et des accessoires sportifs nécessaires à toute construction musculaire réussie. Ces appareils (dont la poulie à vis, la barre guidée, la presse à cuisse) sont mis à la disposition des sportifs  dans l’espace dédié à la musculation au sein des salles de sport.

Du débutant au confirmé, les adeptes du culturisme trouvent dans cet espace la technicité et la stimulation qui leur est indispensable pour garder le cap, comme le confie Shawn Perine dans son reportage sur l’entraînement d’Arnold Schwarzenegger : « Le terrain choisi par Schwarzenegger pour s’entraîner était le Gold’s Gym, un cube de béton de 325m² édifié huit ans plus tôt par Joe Gold. L’édifice se trouvait à deux pas de Pacific Avenue et à quelques centaines de mètres de l’océan Pacifique. Au cours de cette courte période culminant en 1973, Schwarzenegger, avec une petite douzaine d’autres pionniers qui bravaient en sa compagnie les terres sauvages et hostiles d’une discipline mal comprise, a fait du Gold’s son foyer, son temple, son refuge. C’est à cet endroit et à cette époque que Schwarzenegger devait atteindre la dimension d’une légende du bodybuilding. » (Shawn Perine, « L’été d’Arnold au Gold’s Gym de Venice », FLEX Magazine, avril-mai 2007, p.38) Ce que l’on retiendra de cette citation, c’est la valorisation extrême du lieu d’entraînement, moins pour sa localisation géographiqueque pour sa dimension sociale, culturelle, et même affective. Le Gold’s où Arnold Schwarzenegger se consacrait exclusivement à la musculation  avec ses compagnons d’entraînement était devenu : « son foyer, son temple, son refuge », donc un espace social de vie, de culture et de réconfort.

L’étude empirique que le site www.artdumuscle.com a réalisée, s’est appuyée sur deux contacts, l’un avec Nathalie Cassagnes, responsable du service de presse de l’entreprise Club Med Gym Paris[contact@agenceviepublique.com] et l’autre avec Andrew Berrie, Directeur du Marketing/Internet de FLEX, Weider Publishing Ltd [ www.flex-france.com].

Le territoire sociologique du culturisme comporte trois secteurs majeurs : l’entraînement, la diététique et  l’espace d’expression. Une étude de l’article de Bessy « Les salles de gymnastiques », offre des éléments intéressants pour mesurer l’évolution des salles de sport qui connaissent un taux de fréquentation assez faible (3,5%) comparé à celui des salles européennes (6%) [O.Bessy, « Les salles de gymnastiques », Esprit, 7, 1987, pp. 79-93].

Par contre, le taux de fréquentation des salles de sport aux Etats-Unis est beaucoup plus élevé puisqu’il atteint le taux de 13%. [Réf. Données communiquées par Andrew Berrie, directeur du marketing /Internet de FLEX, Weider Publishing LTD.].

Développement quantitatif des salles de sport, tout d’abord. Si l’on prend le cas de Paris, le nombre de salles de sport est passé de 9 en 1970 à 32 en 1980 et à 175 en 1985. [O.Bessy, « Les salles de gymnastiques », pp. 79-93].

Développement qualitatif, ensuite, en fonction d’un triple processus:

  1. Diversification : les salles Weider-Gym spécialisées uniquement dans le culturisme se sont transformées pour s’ouvrir à d’autres disciplines. Les salles du groupe Weider, restructurées, ont cédé la place aux salles de la chaîne Forest Hill et Aquaboulevard.
  2. Implantation : les anciennes salles de danse ou de gymnastique rythmique accueillent de nouveaux espaces dédiés aux arts martiaux et à la musculation.
  3. Création : de nouvelles salles apparaissent, visant un public jeune, célibataire et plutôt féminin (public tourné vers la musculation, le fitness et les différentes activités de remise en forme).

Si l’on établit un classement des salles de sport parisiennes, on distingue :

Les chaînes de clubs de mise en forme dont les salles sont ouvertes en permanence sept jours sur sept de 7h30 à 22h. La carte d’abonnement donne accès à tous les gymnases de la chaîne (c’est, notamment, le cas du  Gymnase Club, du Leader Fitness Club, de l’Espace Well Ness, du Club Med Gym)  Le noyau dur des activités reste la musculation. Prenons l’exemple d’un cas concret, le Club Med Gym, avec l’exposé des données collectées auprès de la responsable du service de presse.  
 
>>CLUB MED GYM :
Implanté à Paris et en proche banlieue dans 22 clubs (50 000m²), Club Med Gym a toutes les raisons de séduire une clientèle urbaine. En 2006, la société a réalisé un chiffre  d’affaires de 46,7 millions d’euros avec ses 600 collaborateurs dont 350 conseillers sportifs.

La diversification de l’offre est maximale. Les activités proposées vont de la mise en forme et du bodytoning au bodybuilding hardcore axé vers la compétition.

En ce qui concerne le profil des adhérents, la répartition est équilibrée entre les femmes et les hommes puisque la proportion d’inscrits est de 53% de femmes et de 47% d’hommes. La fréquentation des clubs est en progression constante. Plus de 40% des adhérents s’entraînent très régulièrement entre 1 à 3 fois par semaine. Quant à la moyenne d’âge, elle se situe à 36 ans.

- Les salles intermédiaires : il s’agit de salles telles que Gym-Fizz, Vit-Halle, les Jardins de la Forme, Gym Drouot, Fitness Land, Topfit etc., ces salles ne pouvant être concurrentielles ni sur le prix de l’abonnement ni sur le nombre d’activités proposées, privilégient l’accueil et l’ambiance.

- Les petites salles de quartier : spécialisées dans le bodybuilding, l’encadrement du culturisme de compétition, elles sont moins féminisées (40% de femmes pour 60% d’hommes) ou réactualisées.

- Les clubs haut de gamme : il s’agit de gymnases tels que les clubs Vitatop, Jean-de-Beauvais ou Waouh (le haut de gamme du réseau Club Med Gym où la moyenne d’âge se situe à 39 ans en raison  du positionnement en catégorie luxe de l’enseigne). Ces clubs haut de gamme privilégient la diversification de l’offre vers des produits de luxe (mur d’escalade, simulateur de planche à voile, practice de golf, sauna, hammam, jacuzzi).

Ces salles correspondent à des éthiques corporelles contradictoires. D’une part, elles favorisent l’hédonisme des clients qui sont conquis par l’esthétisme des mouvements et la beauté des formes. D’autre part, elles s’adaptent à l’ascétisme des athlètes qui recherchent un exercice physique auto-évalué en intensité et en temps. Mais l’ascétisme et l’hédonisme ne fusionnent-ils pas dans cet espace social des salles de sport où se mêlent subtilement esprit de compétition et fraternité, ces salles qu’Arnold Schwarzenegger appelait sa « seconde maison » et dont il se plaît encore à évoquer la chaude ambiance ?

«Si la salle elle-même était stimulante, les gens qui la fréquentaient l’étaient encore plus.(…) Le lien qui nous unissait était tellement fort qu’on avait l’impression de vivre dans un univers à part, que nous formions une famille. Nous étions bien plus qu’un groupe de gaillards à l’entraînement. Même lorsque nous nous entraînions en prévision de compétitions où nous allions nous affronter, comme M. Monde, M. Univers ou M. Olympia, nous continuions à nous encourager mutuellement et à nous inciter à faire mieux. »

Ce document est précieux, non seulement parce qu’il retranscrit les souvenirs d’Arnold Schwarzenegger lorsqu’il évoque l’Age d’Or du Gold’s mais parce que l’icône du culturisme trouve les mots justes pour faire comprendre qu’une salle de sport incarne un état d’esprit d’intense camaraderie où l’athlète oublie son ego pour se sentir un parmi les autres.

Certaines choses sont immuables. Ronnie Coleman, octuple M. Olympia détrôné en 2006 par Jay Cutler, a tenté l’impossible en 2007 : retrouver son titre à Olympia. Or, Ronnie Coleman et ce n’est pas anodin, n’a jamais changé jamais de lieu d’entraînement : le MetroFlex Gym à Arlington, Texas. Une salle à la brutalité intense, sans air conditionné ni autres équipements de luxe, Depuis 17 ans c’est là qu’il travaille, dans ce lieu qui se définit fièrement comme complexe d’entraînement hardcore. La salle de sport, on en a ici encore la preuve est pour l’athlète l’espace d’effort mais aussi l’espace d’espoir à la gloire du bodybuilding où il soulève sans relâche une barre chargée à 185 kg pour essayer de reprendre ce qui lui appartient et d’être le seul bodybuilder à atteindre un neuvième Sandow.

Si l’on veut pratiquer sérieusement le culturisme, il faut s’efforcer de s’entraîner dans un lieu qui favorise une ambiance studieuse.

Espace social

Le sociologue Pierre Bourdieu s’est intéressé aux différences culturelles qui structurent les relations entre l’activité sportive et le monde social. L’objet de son étude, à partir de l’espace du sport, s’attache à la construction sociale de  « l’habitus ». Par ce terme, il indique qu’il existe une cohérence entre les choix les plus variés qui s’expriment dans différents domaines, que ces choix soient d’ordre culturel ou sportif. (P.Bourdieu, « Programme pour une sociologie du sport », Choses Dites, Paris : éditions de Minuit, 1987,p.203-216)

Où, donc, se situe réellement l’espace sportif du culturisme ?  De toute évidence, dans un espace social.

Jacques Defrance partage avec Bourdieu cette approche structurale des activités sportives. Elles sont saisies comme un ensemble occupant un champ, un espace.  Il y a, certes, des formes d’expérience divergentes, mais une idée force est au cœur de son étude des relations entre l’activité sportive et le monde social, la notion de « champ » ou « d’espace » qui possèdent leur propre structure, leurs limites. Il faut comprendre que les habitudes de la microsociété des culturistes (les « leveurs de fonte ») ne sont pas les mêmes que celles des virtuoses de la glace. Les espaces sociaux sont différents.

 
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